À certaines périodes, les constructeurs japonais semblaient capables de faire des choses totalement irrationnelles juste parce qu’ils le pouvaient. Au milieu des années 2010, alors que Honda dominait le MotoGP avec Marc Márquez, le département course de la marque, le HRC a décidé de transformer une idée complètement folle en réalité : vendre une version homologuée route de sa RC213V de Grand Prix. Le résultat s’appelait Honda RC213V-S. Une moto produite à un peu plus de 200 exemplaires, vendue près de 190 000 euros à l’époque… et qui approche aujourd’hui les 300 000 euros sur le marché des collectionneurs.

Le plus fascinant dans cette histoire, c’est qu’Honda n’a jamais réellement cherché à rentabiliser cette machine. La RC213V-S ressemblait davantage à une démonstration de puissance technologique, une manière pour HRC de dire au monde entier : “voilà ce que nous savons faire quand nous ne nous imposons aucune limite”.
Quand Honda dominait totalement le MotoGP
Pour comprendre la naissance de cette moto, il faut revenir au début de l’ère MotoGP 1000 cm³. En 2012, Honda dévoile sa RC213V, nouvelle arme destinée à remplacer les anciennes 800 cm³. Casey Stoner venait d’offrir un titre mondial à la marque en 2011, Dani Pedrosa réalisait probablement la meilleure saison de sa carrière, puis Marc Márquez débarquait en 2013 pour transformer cette Honda en machine quasi imbattable.

La saison 2014 restera d’ailleurs l’une des plus dominatrices de l’histoire moderne avec dix victoires consécutives pour Marquez. Chez HRC, certains ingénieurs commencent alors à nourrir une idée déjà évoquée quelques années auparavant après la Ducati Desmosedici RR : fabriquer une MotoGP homologuée pour la route. Mais contrairement à Ducati, Honda voulait aller encore plus loin dans la fidélité mécanique et technique.
Honda RC213V-S, une MotoGP civilisée, juste assez pour survivre sur la route
Le problème, c’est qu’une vraie MotoGP n’est absolument pas conçue pour rouler dans la circulation. Une machine de Grand Prix fonctionne avec des tolérances mécaniques extrêmement serrées, demande des révisions constantes et utilise des technologies impossibles à rendre compatibles avec un usage quotidien. Honda a donc dû trouver un équilibre très délicat. La RC213V-S conserve l’architecture générale de la machine de compétition avec son V4 de 999 cm³, son cadre aluminium dérivé du prototype, son immense bras oscillant et une géométrie très proche de la moto officielle.

Mais plusieurs éléments ont dû être adaptés. Exit par exemple la distribution pneumatique et la fameuse boîte seamless utilisée en MotoGP. Pour rappel, celle-ci permet d’éviter la courte rupture de la transmission du couple à chaque changement de rapport. Les freins carbone ont laissé place à des disques acier Brembo bien plus exploitables sur route. Le moteur a aussi été profondément revu afin d’accepter du carburant classique et surtout une durée de vie compatible avec une utilisation “normale”.

Même ainsi, la RC213V-S restait très radicale. La position était quasiment celle d’une machine de Grand Prix, la chaleur mécanique énorme et le comportement très éloigné d’une sportive conventionnelle.
Le vrai visage de la Honda RC213V-S se cachait dans le kit piste
C’est probablement là que la RC213V-S devenait totalement absurde. En version homologuée route, Honda annonçait “seulement” 159 chevaux. Une valeur décevante face aux hypersportives de l’époque qui approchait déjà des 200 chevaux. Mais Honda cachait volontairement le vrai potentiel de la moto derrière un Race Kit réservé au circuit. Ce pack facturé environ 13 000 euros transformait littéralement la RC213V-S.

Nouvelle ECU, échappement libéré, cartographies spécifiques, poids réduit à environ 160 kg et puissance portée à 215 chevaux à 13 000 tr/min. À l’époque, une vraie MotoGP tournait autour de 157 kg. Autrement dit, Honda avait réussi à vendre quelque chose qui se rapprochait dynamiquement d’un véritable prototype de Grand Prix. Même aujourd’hui, très peu de motos donnent cette sensation de proximité avec la compétition absolue, à part peut-être la RSV4 X-GP d’Aprilia.


La Honda RC213V-S utilisait également des composants exceptionnels : suspension Öhlins sur mesure, électronique directement inspirée de la course, bras oscillant monumental et finition réalisée quasiment à la main chez HRC. Chaque exemplaire était assemblé individuellement au Japon.
La Honda RC213V-S, une moto devenue presque mythique
Lorsque Honda présente officiellement la RC213V-S à l’EICMA 2014, beaucoup pensent d’abord à un exercice de communication impossible à produire réellement. Pourtant, les premières livraisons débutent fin 2015. Le tarif, lui, pulvérise totalement les standards de l’époque : environ 188 000 euros en Europe avant même d’ajouter le kit piste.

Un prix délirant pour une Honda mais qui n’a finalement jamais empêché la moto de se vendre et de devenir culte pour certains amateurs fortunés. Parce qu’au fond, la RC213V-S représente quelque chose que l’industrie moderne ne fait quasiment plus : une machine conçue d’abord par passion avant toute logique commerciale.

